Eau : l'avenir de l'innovation française est à l’international - Interview avec Jean-Loïc CARRÉ, directeur général du Pôle EAU. Source : Article paru le 8 mars 2017 dans www.latribune.fr

Dans les Emirats, "l'augmentation du nombre de résidents implique une croissance des besoins en eau, notamment pour mettre en place une agriculture vivrière et donc réduire la nécessité d'importer de la nourriture, alors que les ressources locales sont extrêmement limitées", souligne Jean-Loïc Carré. (Crédits : Reuters)

Pionnière dans la construction de réseaux, l'industrie française de l'eau est aujourd'hui aussi réputée qu'innovante. Jean-Loïc Carré, directeur du pôle de compétitivité Eau, qui fin janvier a accompagné trois startups au salon d'Abu Dhabi, détaille les opportunités et les défis de la filière à l'international, notamment au Proche et Moyen-Orient.

LA TRIBUNE - De quelles innovations ont besoin les pays émergents en matière de gestion de l’eau?

 JEAN-LOÏC CARRÉ - Les pays du Proche et Moyen-Orient sont aujourd'hui confrontés à une difficulté structurelle. L'exploitation du pétrole et le lancement de politiques de développement économique pour faire face à l'après-fossile y drainent une importante immigration. Mais l'augmentation du nombre de résidents implique une croissance des besoins en eau, notamment pour mettre en place une agriculture vivrière et donc réduire la nécessité d'importer de la nourriture, alors que les ressources locales sont extrêmement limitées. Or, les solutions jusqu'à présent appliquées ont montré leurs limites. Le dessalement de l'eau de mer est pour le moment encore assez coûteux, ainsi que problématique pour les écosystèmes marins à cause des rejets de saumure. Le pompage d'eaux profondes assèche une ressource non renouvelable. Ces pays sont donc à la recherche d'alternatives.
Plus généralement, tous les pays émergents sont confrontés à de nouveaux besoins en matière de gestion de l'eau. Alors que le niveau de vie s'y améliore, des pans entiers de la population n'ont toujours pas accès à l'eau potable. Et bien que la croissance démographique aggrave la situation, ces pays n'ont souvent pas encore la capacité de développer les infrastructures nécessaires.

Que peuvent leur offrir les entreprises françaises?

En matière d'eau, la France, qui, grâce aux sociétés historiques devenues Veolia et Suez, a été pionnière en matière de construction de réseaux dès le milieu du XIXe siècle, a une réputation ancienne, notamment  en termes d'ingénierie et d'innovation. Dans le sillon de cette tradition, aujourd'hui encore les entreprises françaises sont à la pointe en matière de solutions face aux principaux enjeux de l'industrie de l'eau: la mesure des polluants, dont la nature et la diffusion changent avec la modification des comportements; l'optimisation du traitement, notamment en termes d'efficacité énergétique et de valorisation des sous-produits; et la mise en place de circuits d'économie circulaire, notamment dans les grandes villes.

Pourquoi se tourner vers l'international?

A la différence des marchés émergents -où tout est encore à faire-, en Occident, les marchés nationaux sont atones. Tout s'y joue autour de l'entretien de réseaux datant en moyenne de l'après-guerre. Même là où de nouvelles opportunités existent, les réglementations sont la plupart du temps très strictes. Par exemple, malgré l'abondance d'eau, l'économie circulaire commence à présenter un intérêt aussi en France dans un contexte d'urbanisation croissante: plus les villes se développent, plus les sources d'eau s'éloignent, ce qui pèse sur les coûts des travaux de canalisation. La culture locale est toutefois encore méfiante face au ré-emploi d'eaux retraitées en dehors de l'industrie, et les autorités restent très prudentes, malgré l'évolution technologique. Pourtant, des fruits et des légumes produits au Maroc ou en Israël et arrosés d'eaux réutilisées sont bien vendus dans l'Hexagone... Les entreprises françaises de pointe dans ce secteur ne peuvent donc pas mettre en oeuvre facilement sur notre territoire l'efficacité de leurs technologies. Elles sont donc obligées de se retourner vers l'international pour trouver de véritables opportunités de développement.

Mais les plus petites et jeunes entreprises ont-elles vraiment leur place dans ce secteur, à côté des mastodontes français?

Les grands groupes français de gestion de l'eau, présents partout sur la planète, ont la puissance nécessaire pour la mise en place de véritables infrastructures. Ils sont néanmoins friands de technologies innovantes, nécessaires pour être compétitifs dans un marché mondial très concurrentiel. Or, ces dernières sont souvent développées dans de plus petites structures. Si, dans le passé, les grands groupes ont racheté nombre de ces startups, ils ont ensuite constaté que cette logique du rachat finissait par diluer l'innovation. Aujourd'hui, ils préfèrent établir des partenariats avec les plus petites entreprises spécialisées dans des technologies de pointe, afin de garder davantage d'agilité et d'additionner les innovations. En contrepartie, en leur permettant de profiter de leurs marchés, ils en facilitent le développement.

Qui sont les principaux concurrents de ces acteurs français?

Dans le domaine de l'eau, les concurrents les plus redoutables pour les entreprises françaises sont dans les pays anglo-saxons, particulièrement efficaces en matière d'organisation et d'ouverture à l'international.

De quel soutien ont besoin les entreprises françaises pour s'imposer à l'étranger?

Les plus petites entreprises françaises n'ont souvent pas les moyens de répondre à des appels d'offres hors de France: un handicap aggravé par une culture encore souvent trop locale, alors que, en matière de gestion de l'eau, il est indispensable de s'adapter aux diverses approches nationales. Le Pôle de compétitivité Eau, constitué en 2010, a justement pour mission de les accompagner, en favorisant par exemple la formation de groupements permettant de mieux répondre à une demande globale. Dans cet état d'esprit, nous avons souhaité accompagner nos entreprises à l'international et notamment au salon d'Abu Dhabi, dédié à l'eau et à l'énergie, qui, s'il n'est pas le plus grand du monde, représente toutefois un événement de référence au Moyen-Orient. Une trentaine d'entreprises françaises y ont participé, dont trois adhérents de notre pôle et présentant des innovations complémentaires, en matière de filtration, de contrôle et de re-minéralisation de l'eau. Nous contribuons également à la réflexion avec le gouvernement français pour faire évoluer dans le bon sens la réglementation, et valoriser ces savoir-faire.

  • Le Pôle en action
  • Le 09/03/2017

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