Investissement : une baisse « jamais vue depuis la décentralisation »

Une étude inédite de BPCE montre que le niveau d’investissement local en France est revenu au niveau des années 70, à cause de facteurs financiers et structurels. Ceux-ci sont à l’origine de disparités territoriales qui risquent de s’aggraver avec les nouvelles contraintes financières décidées cette année. Sans surprise, les métropoles s’en sortiront le mieux.

C’est une sinistre confirmation. « Le recul récent de l’investissement des collectivités locales est sans précédent depuis la décentralisation, par son ampleur nationale et sa généralisation territoriale », assure Alain Tourdjman directeur des études et prospectives de BPCE. Et de rajouter, lors de la présentation d’une étude inédite au colloque sur la décentralisation organisé mercredi 28 mars par la Gazette des communes : « il est probable qu’avec les nouvelles contraintes affectant les collectivités, l’investissement ne retrouve pas son niveau d’avant-crise ».

Le cycle électoral n’explique pas tout

Preuve à l’appui, l’étude montre en effet que la part de l’investissement local dans l’investissement national, en déclin global depuis 1998, est retombé en 2016 à environ un peu plus de 8 %, soit le niveau de 1974. Les variations du cycle électoral n’expliquent pas tout : « La phase baissière est exceptionnelle et est considérablement plus marquée qu’elle ne l’a jamais été, avec un écart de 10 points en dessous de la moyenne par rapport au dernier cycle électoral», analyse Alain Tourdjman.

Si les régions ont su montrer une certaine résistance, les dépenses d’investissement du bloc communal ont reculé de plus de 5 milliards d’euros depuis 2014 et d’environ autant pour celles des départements.

 

detail des defenses investissement

Endettement et désinvestissement

Cette chute aurait pu au moins permettre aux collectivités de se désendetter, comme ce fut le cas dans les années 90. Il n’en a rien été. « Malgré un recul de l’investissement public local beaucoup plus marqué qu’en 1993-1997, l’endettement des collectivités locales a progressé depuis 2009 », constate l’expert bancaire. « La dernière période de désinvestissement a simplement stabilisé le désendettement », ajoute-t-il. Cet apparent paradoxe vient en fait du niveau de solvabilité acquis par les collectivités en 2011, c’est-à-dire son niveau d’autofinancement, rapporté à son niveau d’endettement : « Plus on est endetté en 2011, plus on a réduit l’investissement en 2016 », résume Alain Tourdjman.

endettement des APUL

D’autres facteurs structurels

Si le niveau de solvabilité a incontestablement joué, d’autres facteurs expliquent le recul, notamment le niveau d’équipement acquis, la richesse et la croissance du territoire. En conséquence, l’évolution du désinvestissement n’a pas été uniforme sur tout le territoire. Au niveau régional, les Hauts-de-France, par exemple, ont opté pour une dégradation volontaire de leur solvabilité pour réduire faiblement leur investissement, compte tenu de la croissance de la population.

La Bretagne, qui avait au départ une bonne solvabilité, a pu ainsi augmenter ses investissements quand la Nouvelle-Aquitaine, relativement riche et bien dotée en équipements, a préféré faire des économies mais « sans compromettre l’avenir ».

Ce qui n’est pas le cas pour le Grand Est, le Centre, la Bourgogne-Franche-Comté et la Normandie, qui ont dû ajuster fortement leurs investissements.

 

Carte de france

Pauvreté cumulative

Cette distribution géographique inégale de la dégradation de la solvabilité entraîne un accroissement des écarts de niveau de dépense par habitant entre régions pauvres et riches, qui pourrait également se poursuivre dans les années à venir du fait de la moindre capacité des régions pauvres à restaurer leur solvabilité. Pour les collectivités, comme pour les particuliers, la pauvreté est un phénomène cumulatif.

Cette tendance régionale se confirme au niveau départemental avec l’apparition de nouveaux clivages lié à la densité, la situation géographique et la population.

Une commune entièrement en montagne pourra voir son besoin d’investissement par habitant augmenter de 150€ à 300€ par rapport à une commune urbaine

Plus la population est âgée, moins l’investissement est élevé

Une zone totalement rurale dépense 109€ d’équipement / hab. de plus qu’une zone totalement urbaine, surcoût lié à la faible densité.

Inversement, les métropoles seraient plus en capacité de bénéficier d’un retour de croissance, dû essentiellement à un effet conjoint vertueux de hausse des recettes – par un « effet cœur » de surinvestissement dans l’ère urbaine –  et de baisse des dépenses, par un « effet de mutualisation »  qui limite le besoin d’équipement des zones périphériques.

Contractualisation étrangleuse ?

En conséquence, la contractualisation applicable aux 323 plus grandes collectivités pourrait « être très contraignante » pour les signataires et, par effet de contagion, à nombre d’autres collectivités.

« L’étude confirme ce que les élus locaux disent déjà depuis quelques années : la dégradation continue de la structure financière des collectivités et notamment de leur autofinancement provoque une chute des investissements en France à un niveau jamais vu et gage ainsi la croissance future des territoires et de la France », juge André Laignel, premier vice-président délégué de l’AMF.

BPCE constate en effet que l’espoir mis dans la contractualisation pour réaliser des économies vertueuses qui permettront de relancer l’investissement pourrait être largement obéré par la dégradation de la solvabilité déjà faite, mais peut-être plus encore par les actions entreprises pour la stopper : « sans levier sur les dépenses ou recettes de fonctionnement, il y a un risque de prolonger et de généraliser les arbitrages sur l’investissement », redoute Alain Tourdjman. De ce fait, « il est probable que l’investissement ne retrouve pas son niveau d’avant-crise ».

Publié le 28/03/2018 • Par Cédric Néau dans "A la Une finances" :  cliquez ici

  • News
  • Le 05/04/2018

Inscrivez vous à la Newsletter